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Vallée et Baie de Somme en duo, le livre
Je suis extrêmement heureux de vous annoncer la sortie de mon tout nouveau livre : « Vallée et Baie de Somme en duo ».
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Pourquoi le regard d’auteur, l’atmosphère doit être le futur de la photo ?
En photographie, nous apprenons souvent à bien cadrer le sujet. « Voici un arbre. » « Voici une église. » « Voici un méandre de la Somme. »
C’est ce que j’appelle la photographie du « nom ». Elle est descriptive, factuelle, parfois clinique. Mais les tendances visuelles nous poussent vers une direction bien plus passionnante, celle qui doit être au cœur de votre démarche quand cela est possible : la photographie de « l’adjectif ».
Ne photographiez pas le « marais » (nom), photographiez le « mystérieux » (adjectif). Ne photographiez pas la « falaise », photographiez le « vertigineux ».
Voici comment adopter cette vision pour transformer vos images de simples « captures » en véritables émotions.
Quand je fais décoller mon drone au-dessus de la Vallée de Somme, si je me contente de penser « je vais prendre une photo de l’eau », l’image sera plate. Le sujet est là, mais l’âme n’y est pas.
Le concept de « shooter l’adjectif », c’est déplacer son intention. Avant d’appuyer sur le déclencheur, posez-vous une question : Quel est le mot qui qualifie ce que je ressens ?
Est-ce le silence de l’aube ? L’isolement d’un arbre au milieu des champs ? La graphisme brutal d’une texture au sol ?
Une fois cet adjectif identifié, tous vos réglages techniques doivent servir cette idée, et non plus le sujet lui-même.
C’est particulièrement vrai en photographie aérienne, une discipline que je privilégie car elle permet naturellement de s’éloigner du réel immédiat. Vu d’en haut, un banc de sable n’est plus seulement du sable. Il devient une texture, une ligne, une ondulation.
Prenons l’exemple de cette photo de « baleine » dans les marais que je partage ci-dessous.
Le nom (le sujet) : Un ensemble de roseaux et d’eau.
L’adjectif (l’intention) : Vivant, onirique, paréidolique.
En me concentrant sur la forme et le contraste plutôt que sur la définition parfaite de chaque brin d’herbe, je permets au spectateur de voir autre chose. Je ne documente pas le lieu, je documente l’illusion qu’il projette. C’est l’essence même de mon livre « Vallée et baie de Somme en duo » : dépasser la carte postale pour atteindre la poésie graphique.
Si le concept est séduisant sur le papier, sa mise en œuvre reste un défi de chaque instant : selon la nature du sujet, extraire l’adjectif du nom demande une gymnastique visuelle parfois complexe. Certains sujets s’imposent à nous par leur présence physique, rendant l’exercice de « photographier l’adjectif » particulièrement exigeant.
Pour s’essayer et appliquer cette idée dès aujourd’hui, voici trois pistes issues de ma pratique :
La lumière est votre pinceau d’humeur : pour photographier la « douceur », oubliez le soleil de midi. Cherchez les brumes matinales qui gomment les détails (les noms) pour ne laisser que les masses et les couleurs (les adjectifs).
Le cadrage par exclusion : pour photographier « l’isolement », il faut beaucoup de vide. N’ayez pas peur de l’espace négatif. Si le sujet prend toute la place, il n’y a plus de place pour l’émotion.
La texture plutôt que l’objet : en macro comme en drone, approchez-vous (ou zoomez) ou à l’inverse reculez jusqu’à ce qu’on ne reconnaisse plus l’objet. On ne voit plus « une route », on voit « une ligne qui tranche ». On ne voit plus « de l’eau », on voit « un miroir ».
En tant que photographe, on arrive souvent sur un projet avec l’envie de capturer une âme, une tension ou une douceur. Mais pour beaucoup de clients corporate, la photographie est un outil purement fonctionnel. Ils ne cherchent pas une interprétation de leur réalité, ils cherchent une preuve de leur existence. Le cahier des charges devient alors une clôture : « montrez les locaux, montrez les sourires, ne laissez pas d’ombre. »
Là où l’auteur veut insuffler un adjectif comme mélancolique, organique ou cinématographique, le client impose souvent les mêmes qualificatifs standardisés : clair, professionnel, neutre. C’est ici que naît le conflit intérieur. On sait que l’image « neutre » risque d’être oubliée aussitôt vue, mais on sait aussi que l’image « habitée » pourrait être perçue comme un risque pour l’identité visuelle rigide de l’entreprise.
La restriction photographique n’est pas qu’esthétique, elle est commerciale. Le client achète une maîtrise du message, pas une exploration artistique. Pour le photographe, c’est un exercice d’équilibriste :
La réalité commerciale : Livrer ce qui est attendu pour assurer la pérennité de son entreprise.
Le besoin créatif : Ne pas laisser son œil s’éteindre à force de répétitions descriptives.
« Le drame de la commande, c’est de devoir parfois éteindre la lumière de l’auteur pour répondre à la clarté de l’inventaire. »
Comment naviguer dans cette restriction ?
Plutôt que de voir cela comme une défaite, on peut l’envisager comme un défi stratégique. Beaucoup de photographes adoptent la technique du « une pour toi, une pour moi » :
Assurer la photo « catalogue » demandée par le brief (la sécurité).
Proposer une variante « auteur » avec cet adjectif caché (l’audace) comme avec ces deux photos ci-dessous réalisées lors de commande client.
C’est souvent cette seconde image, celle qu’ils ne savaient pas qu’ils voulaient, qui finit par faire bouger les lignes de leur communication sur le long terme.
La bonne photographie ne servira pas à prouver « j’y étais », mais à faire ressentir « voici ce que c’était ».
Dans son propre travail, que ce soit pour des clients corporate ou des projets d’auteur, il faut toujours chercher cet adjectif caché derrière le décor. C’est ce qui rendra une image intemporelle… plus simple à dire qu’à faire, j’en conviens !
Et vous, quel est l’adjectif de votre prochaine photo ?
Pour nourrir votre réflexion sur le passage du « sujet » à « l’ambiance », voici des photographes de référence (classiques et contemporains) qui excellent dans cet art de capturer l’immatériel :
Vincent Munier (Le poète de l’invisible)
Référence mondiale de la photographie de nature, il ne cherche pas à documenter une espèce, mais à capturer l’osmose entre un être et son milieu. Pour lui, le sujet (l’animal) n’est souvent qu’un détail dans l’immensité du vide.
Il ne photographie pas seulement un animal, il photographie le silence, le froid et l’attente. L’animal n’est parfois qu’un prétexte à l’évocation d’un milieu.
Il fait de la photographie de présence. Son sujet, c’est le vide, l’attente, l’hostilité ou la grâce. L’adjectif chez Munier c’est Évanescent, silencieux, immuable.
Harry Gruyaert (Le maître de la couleur-atmosphère)
Membre de l’agence Magnum, Gruyaert dit souvent que la couleur est son sujet. Il ne photographie pas une rue ou un café, mais la lumière et la densité colorée d’un instant.
Ce que vous pouvez en tirer : Comment la lumière et la saturation peuvent traduire une ambiance (électrique, mélancolique, sereine) au-delà de ce qui est représenté.
Todd Hido (Le récit de l’absence)
Hido est célèbre pour ses photos de maisons la nuit, sous la pluie ou dans le brouillard. On ne sait rien de la maison, mais on ressent l’intimité, le mystère ou la solitude.
Intérêt : L’art de suggérer une présence humaine sans jamais la montrer, très utile pour donner une âme à des projets immobiliers ou industriels.
Saul Leiter (L’abstraction poétique)
Pionnier de la couleur, Leiter photographiait souvent à travers des vitres embuées, des reflets ou des obstacles. Le sujet devient flou, laissant place à une impression picturale.
Intérêt : Apprendre à utiliser les « couches » (foreground/background) pour créer une atmosphère feutrée, même dans un environnement corporate banal.
Michael Kenna (Le minimalisme et l’épure)
Comme Munier mais en noir et blanc, Kenna photographie des paysages (souvent industriels ou naturels) avec des temps de pose très longs. Le sujet s’efface au profit de la structure et de la zénitude.
Intérêt : Comment simplifier une image au maximum pour qu’il ne reste que l’essentiel : une émotion pure.
Nadav Kander (L’homme face à l’immensité)
Dans sa série sur le fleuve Yangtze, les structures humaines (ponts, usines) semblent perdues dans une brume infinie. Il photographie le poids de l’histoire et du temps.
Intérêt : Une approche très puissante pour le corporate « lourd » (industrie, BTP) où l’on montre la grandeur et l’échelle plutôt que l’outil.
Sarah Moon (Le rêve et l’évanescence)
Venant de la mode, elle a cassé les codes en proposant des images floues, granuleuses, presque fantomatiques. Elle ne montre pas un vêtement, elle montre un univers onirique.
Intérêt : La preuve que l’on peut s’affranchir de la netteté chirurgicale pour toucher la sensibilité du spectateur.